26 juin 2008
Eric Cantona : "Le sélectionneur idéal ? C'est moi bien sûr !"
Quand Eric Cantona nous a accordé cet entretien, il était à Manchester, où venait de s'achever le tournage de Looking for Eric, un film à sa gloire, réalisé par Ken Loach, le cinéaste de l'Angleterre qui galère. A 42 ans, "Canto" navigue toujours à l'instinct. Acteur de cinéma, photographe et sélectionneur de l'équipe de France de beach soccer, ce créateur multiple rêve de s'exprimer sur de nouveaux territoires. Son prochain objectif ? Revenir dans le football et devenir entraîneur. "Le meilleur entraîneur du monde". Evidemment.
Vous êtes le sélectionneur de l'équipe de France de beach soccer. Avec vos joueurs, vous comportez-vous comme un grand frère ou comme un boss pur et dur ?
On dit qu'il est difficile pour un entraîneur de trouver l'équilibre entre la quête de la victoire et celle du beau jeu. L'autre équilibre à trouver, sur un plan humain, consiste à se faire aimer tout en se faisant respecter. Est-ce mon cas ? Je ne sais pas. Mais ceux qui y parviennent - je pense à Sir Alex Ferguson - sont mes exemples.
Qu'est-ce qui vous guide ?
La passion du jeu et l'amour de l'homme. Je ne dis pas l'amour du joueur. Je dis l'amour de l'homme.
Est-ce qu'il reste, dans le beach soccer, cette part de poésie qui a déserté les terrains de football ?
Ne soyez pas trop négatif. Il reste de belles choses sur les terrains de football. Regardez l'Euro. La moyenne de buts par match est très correcte (2,42 buts par match avant
les demi-finales, ndlr) et le beau jeu y est récompensé. Je ne vous tiendrais pas le même discours au sujet du championnat de France.
Pourquoi ?
Cette Ligue 1 est d'une tristesse... On devrait l'interdire ! En fait, on devrait surtout interdire aux entraîneurs de faire pratiquer un jeu aussi frileux. OK, nous n'avons pas les meilleurs joueurs du monde mais je crois surtout qu'on a les entraîneurs les plus chiants du monde. Ils ont une énorme part de responsabilité.
L'équipe de France, dans sa manière de jouer, ressemble-t-elle à une équipe de Ligue 1 ?
Je dirais plutôt que les entraîneurs de Ligue 1 sont à l'image de Raymond Domenech. Ce que je vois de l'équipe de France, c'est tout ce que je déteste dans le foot. Les Bleus ayant gagné une Coupe du monde en pratiquant un jeu ennuyeux, on a fini par penser qu'il était impossible de jouer autrement. Mais rien ne dit qu'ils n'auraient pas gagné en pratiquant du beau football. Et moi, j'ai envie d'y croire. Le danger, à terme, c'est que le public se désintéresse du football. Je crois savoir que les audiences télé de la Ligue 1 ont baissé cette saison, non ?
Le problème du football français viendrait donc, selon vous, de la lourdeur de l'héritage de la Coupe du monde 98 ?
Peut-être bien. Mais soyons positifs. Je pense qu'il ne s'agit que de problèmes passagers. Depuis quelques années, l'équipe nationale a remporté des succès en jouant contre-nature, mais elle est capable de montrer un autre visage.
Quel sélectionneur serait capable de mettre en place un jeu plus séduisant ?
Moi, j'en suis capable... Mais je n'en ai pas envie. Et on ne me le proposera pas.
Dans le cas où Raymond Domenech serait démis de ses fonctions, Didier Deschamps ferait-il un bon sélectionneur ?
Sur le plan du jeu, nommer Deschamps, ce serait, selon moi, s'inscrire dans la continuité de Domenech. Ni plus, ni moins. Mais si la Fédération préfère continuer sur sa lancée, grand bien lui fasse.
Et dans un monde idéal, qui nommeriez-vous ?
Le sélectionneur idéal, dans un monde idéal ? C'est moi bien sûr !
Ce poste de sélectionneur de l'équipe de France pourrait-il vous intéresser ?
Mais je suis déjà sélectionneur de l'équipe de France ! Celle de beach soccer...
On pensait à l'équipe de France de football à onze...
(Long silence) Dans ma vie, je suis toujours allé jusqu'au bout de mes passions. J'ai mis un terme à ma première carrière, celle de joueur, au moment où j'ai senti que je ne pouvais plus progresser. J'avais perdu la passion. J'avais 30 ans. Depuis dix ans, je m'investis et je m'exprime sur d'autres terrains, que ce soit dans le cinéma (voir encadré) ou dans le beach soccer. Je sens que je progresse chaque jour. Quand j'aurai le sentiment de ne plus progresser, je me fixerai un autre objectif.
Et quel sera donc ce prochain objectif ?
Je veux être le plus grand entraîneur du monde de foot à onze. Et je le deviendrai ! Mais je ne ferai ce métier qu'en tant que créateur, qu'artiste. Je veux inventer quelque chose de nouveau dans le football. Si c'est pour faire ce que tous les entraîneurs apprennent lorsqu'ils vont faire un stage de trois semaines à Clairefontaine, ce n'est pas la peine.
Une révolution du football est-elle encore possible ?
Bien sûr. Dans le passé, c'est quand on croyait qu'il n'y avait plus rien à inventer que sont nées les nouvelles façons de jouer. Comme le WM (un dispositif tactique créé au milieu des années 20 par un coach d'Arsenal, ndlr), le football total de l'Ajax Amsterdam dans les années 70 ou encore le Barça de Cruyff dans les années 80-90. Je ne dis pas qu'on me laissera faire. Je ne dis pas que je réussirai, mais j'ai envie d'essayer.
Comment faites-vous jouer "votre" équipe de France de Beach Soccer?
Nous sommes connus pour être les Brésiliens de l'Europe. Un peu comme les Bleus de Michel Hidalgo dans les années 80. C'est normal. J'ai la prétention de croire que la France est un pays de créateurs. En foot à onze comme au beach soccer. Le reste appartient à l'entraîneur...
C'est-à-dire ?
Le rôle d'un entraîneur consiste à donner une identité à son équipe. J'essaie d'avoir une équipe qui me ressemble. Mes joueurs doivent jouer pour gagner, tout en se faisant plaisir. Quand ça marche, c'est le plus beau des compromis.
